Mémoire Laure
Sommaire
Titre: L'ambiguïté de la presse féminine noire
Problématique
Ce mémoire découle de multiples interrogations sur la place et la représentation des minorités ethniques et culturelles dans les medias Français en général et dans la presse féminine en particulier. Depuis la création des magazines féminin, dans les plus anciens Elle ou encore Marie Claire, seule une petite poignée de femmes noires ont fait la couverture. Pourquoi la diversité est-elle si peu présente dans les magazines féminins en France ? Nous observons par ailleurs, depuis quelques années, l'apparition et le développement d'une presse féminine dite "ethnique". Ces phénomènes témoignent-t-ils de clivages ethniques et culturels encore présents dans les sociétés, voire d’un repli communautaire ? Que nous disent les magazines féminins de l’intégration des minorités dans nos sociétés ?
Résumé
Ce mémoire s'intéresse à la « presse féminine noire », c'est-à-dire aux magazines qui s'adressent à des femmes partageant l'expérience sociale d'être perçues comme noires, même si le lectorat ne s'y réduit pas. Il se fonde sur une analyse des contenus, ainsi que sur une enquête de terrain au sein du Magazine AMINA. Après avoir fait un état des lieux des magazines féminin en France et l’émergence de presse féminine noire, je présenterai des éléments sur les conditions socioéconomiques de la production des magazines afin d’éclaircir leur place dans l'économie de la presse féminine en France. Nous nous intéresserons ensuite à la façon dont chaque magazine fédère son lectorat autour de ressources culturelles et identitaires. Aussi, nous parlerons de la représentation de la beauté et nous analyserons le positionnement des magazines vis-à-vis des représentations hégémoniques de la « beauté noire ». Enfin, la dernière partie s'attachera à montrer les figures de la réussite valorisées par les magazines, dans les domaines à la fois professionnelle et intime.
Plan détaillé
Introduction
1ère Partie : La presse ethnique en France
I. Emergence de la presse féminine noire en France
a. Histoire de la presse féminine
b. La presse noire : les médias produits pour et par les minorités
c. L’essor de la presse féminine noire
II. Les conditions socio-économiques de la presse féminine noire
a. L’organisation du travail
b. L’économie de la presse féminine noire
2ème Partie : Recueils identitaires et culturels
I. Questions identitaires
a. Etre Noir(e)
b. Les marqueurs culturels et identitaires
II. La couleur de la beauté
a. Les critères de beauté dominants
b. La représentation de la beauté dans la presse féminine noire
3ème Partie : La « Black success story »
I. Les figures de réussite féminine noire
a. L’émancipation de la femme noire
b. Les féministes noires
II. L’accomplissement professionnel et intime
a. La sphère professionnelle
b. La sphère intime
Conclusion
Introduction
Cette recherche trouve son origine dans un constat, celui de la méconnaissance des médias crées par et pour les minorités en France. Malgré leurs nombres significatifs, leurs histoires et leurs évolutions, ils restent peu reconnus. Leurs difficultés à acquérir une visibilité et une légitimité au sein de la sphère publique médiatique ont motivé ma volonté de mieux comprendre les enjeux sociopolitiques de leur développement ainsi que leurs dynamiques éditoriales et économiques. Ma recherche s’est située plus particulièrement à un espace situé à l’intersection de la presse féminine et de la « presse noire », dans l’angle du modèle républicain français, là où la couleur et le sexe séparent les publics. La presse féminine noire, en tant qu’objet de recherche s’inscrit dans une double illégitimité académique. Au désintérêt pour les médias minoritaires, s’ajoute l’indifférence pour la presse féminine. Celle-ci a depuis toujours été ignorée et méprisée par les intellectuels français. Ce mépris renvoie à l’influence du marxisme et à celle de l’Ecole de Francfort, dénonçant et critiquant « la culture de masse ». La distinction en France entre culture légitime et culture illégitime, une conception marquée par l’influence de la sociologie de Pierre Bourdieu, a conduit à faire de la culture des élites le seul objet académique légitime. La presse féminine noire, « sous » produit culturel destiné à un public minoritaire, apparait ainsi comme un objet d’étude isolé. Cette introduction présente la genèse et les ferments de ma réflexion, le cadre théorique de mon analyse et les axes de son développement. « Ranger toutes les personnes à indice mélanique élevé dans la même catégorie d’analyse est une opération très problématique mais la construction des catégories sociales demeure indispensable pour comprendre la réalité » souligne l’historien Pap Ndiaye dans son ouvrage la condition noire, il ajoute : « Dans les sociétés où ils sont minorés, sont noirs ceux et celles réputés comme tels ; est noire, a minima, une population d’hommes et de femmes dont l’expérience sociale partagée est d’être considérés comme noirs. » Le terme « noir » désigne la perception d’une apparence, il est le produit d’un rapport social. Il ne qualifie pas une essence et ne substantialise pas l’identité d’une personne. Il peut être à la fois envisagé comme une catégorie d’autodéfinition et comme une catégorie politique construite, fondée sur l’expérience commune de la discrimination. Contrairement au modèle nord-américain qui reconnaît les communautés comme fondements de la Notion et recense la population sur la base de critères ethno-raciaux, le modèle français affirme une indifférence à la « race » et aux origines de tous les citoyens devant la loi (Article 1 de la constitution de 1958 : La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances.) La recherche universitaire française, largement imprégnée par ces idéaux républicains, a donc privilégié la question de l’origine sociale comme facteur explicatif des inégalités, au détriment d’autres paramètres (origine, « race », genre …). Il n’existe pas de communauté noire en France, tant la diversité culturelle des origines (antillaises, africaines, guyanaises etc.) est significative. Par contre, il existe une minorité noire qui se fonde sur le critère de l’expérience sociale partagée du marqueur socialement négatif de la peau noire ; être noir constitue un handicap social objectif. En l’absence de statistiques « ethniques », nous ne savons pas combien de personnes noires résident en France (les estimations oscillent entre 3.5 et 6 millions de personnes), ni l’ampleur des discriminations subies. Les travaux qui se sont intéressés à la condition féminine noire en France sont quasiment inexistants mis à part l’ouvrage d’Awa Thiam La parole aux négresses. Dans l’ouvrage pionnier de l’historien Pap Ndiaye La condition noire. Essai sur une minorité française, aucun chapitre n’est consacré aux femmes. Pourtant, être une femme noire induit une expérience particulière des rapports de domination, à l’intersection du genre, de la « race » et de la classe sociale. Cette expérience a été théorisée par le black feminism dans les années 1970 aux Etats-Unis. Ce mouvement politique a critiqué le sexisme du mouvement de libération noire ainsi que la prétendue universalisme du féminisme à travers la remise en question de la catégorie « femme ». « La femme conventionnelle » étant implicitement définie comme blanche et de classe moyenne. Les analyses du black feminism en démontrant notamment que toute identité « raciale » est expérimentée de manière genrée et que toute identité de genre est expérimentée d’une manière « raciale » ont contribué à renouveler le questionnement féministe. Dans les représentations médiatiques, les femmes noires sont doublement discriminées : en tant que femme et en tant que noire. Figures de l’Altérité, elles apparaissent le plus souvent exotiques, étrangères, victimes, pauvres ou révoltées contre les traditions archaïques. De nombreux articles de presse sur les (rares) femmes politiques noires n’échappent pas à une forme d’exotisme fantasmé comme le dit Rokhaya Diallo dans son ouvrage Femmes non blanches en politique : stop aux fantasmes exotiques ! Un racisme primaire peut aussi occasionnellement s’exprimer, comme le 12 novembre 2013, quand le journal d’extrême droite Minute titrait en Une « Maligne comme un singe, Taubira retrouve la banane ». Cette couverture faisait écho aux insultes auxquelles la ministre de la justice avait été confrontée, la comparant à une guenon. Ponctuellement, le flux médiatique contrebalance les représentations négatives en valorisant un parcours exemplaires, en se braquant sur un parcours d’hyper-réussite (sportive, comédienne, entrepreneuse…) Les représentations médiatiques dominantes laissent ainsi peu de place à des modèles d’identification ordinaires, à une présence normale, naturelle, sans préjugés et même sans raison précise.
La presse féminine noire : une visibilité médiatique alternative ? Les représentations véhiculées par ces magazines doivent être envisagées à partir de l’engagement éditorial de chaque titre et de son positionnement sur le marché. L’engagement éditorial se lit dans l’identité discursive, qui constitue une clef essentielle dans la compréhension et l’interpellation des contenus. La presse féminine noire est l’un des secteurs les plus prospères des médias créés par et pour les minorités en France. S’il n’existe qu’un seul titre pour les femmes maghrébines, Gazelle, il en existe près d’une dizaine pour les femmes noire : Amina, Divas, Brune, Miss Ebène, Pilibo, New Africain Woman, Black Beauty etc. Cette presse représente « un créneau en pleine expansion car les femmes noire s’avèrent être de très grande consommatrices. Selon les études menées par l’agence de marketing Ak-a, elles auraient un budget « beauté » 7.7 fois plus élevé que la moyenne nationale et le presse féminine noire aurait un lectorat potentiel d’un million de lectrices. (Données consultables sur le site www.ak-a.fr). La presse féminine, contrairement à la presse d’infirmation, identifie son lectorat d’abord par sa nature sexuelle. Les magazines féminins contribuent à entretenir un sentiment d’appartenance au groupe des femmes, par opposition à l’Autre masculin, mais participent aussi à la redéfinition de l’identité féminine, autrement dit des caractéristiques ou tempéraments réputés comme féminin (sensibilité, séduction, maternité …). Alors la presse féminine noire propose donc à son lectorat d’entrer dans une communauté de genre racialisée. Les postures de proximité affective et de complicité qu’entretiennent les magazines féminins avec leur lectorat en font un support pertinent pour analyser la sphère de l’intime et les problématiques qui la traversent. La presse féminine noire est produite dans l’hexagone mais elle est diffusée dans les pays d’Afrique francophone et aux Antilles, son lectorat est donc très hétérogène culturellement. Outil de communication et d’information dont la puissance reste méconnue, cette presse légitime des modèles de réussite et prescrit des normes de comportement qui ne sont pas sans influence sur les représentations du lectorat concernant son rôle sur le plan social, sexuel, familial, politique et culturel. Loin des représentations victimaires et à vocation divertissante, ces magazines pluralisent les modèles d’identifications mais sont-ils pour autant porteurs d’une idéologie émancipatrice ? La visibilité médiatique peut participer à la reconnaissance d’une légitimité sociale, en attribuant aux individus et aux groupes une valeur « sociale » publiquement intelligible mais elle ne la garantit pas toujours. En effet, la visibilité n’est pas nécessairement synonyme de reconnaissance. En revanche, être invisible conduit à un sentiment de non-reconnaissance, d’exclusion voire d’humiliation. Dans une société où visibilité médiatique est devenue synonyme d’existence sociale, le développement de la presse féminine noire peut être compris comme participant à une lutte pour la visibilité médiatisée, en vue d’une reconnaissance. La chercheuse Isabelle Rigoni dans son ouvrage Les médias des minorités ethniques indique que les médias des minorités servent « de caisse de résonance aux luttes d’autodéfinition de certains groupes. Les représentants et porte-parole de ces minorités sont mis en visibilité mais aussi en concurrence, et les médias tendent à favoriser l’apparition de nouveaux supra-interlocuteurs, qu’ils légitiment en leur donnant un espace d’expression » Les magazines destinés aux femmes noires sont-ils des espaces d’expression et de représentation d’un « contre-public subalterne » ou au contraire un instrument de « transmission de stéréotypes, de valeurs patriarcales ou hégémoniques », vitrine des marques de cosmétique ethnique ? Ce mémoire décrypte l’ambiguïté des logiques structurant la médiatisation des femmes noires au sein du Magazine AMINA. Cette recherche s’inscrit dans un champ en devenir celui des « Black Studies à la Française » ouvert par l’historien Pap Ndiaye et mobilise divers courant des sciences humaines et sociales notamment la sociologie des médias. Les cultural studies ont constitué un courant de recheche particulièrement inspirant. Ces travaux se sont d’abord développés au Royaume-Uni, au sein du Centre for Contemporary Cultural Studies fondé en 1964 par Richard Hoggart, auquelsuccédera Stuart Hall, et par la suite aux Etats-Unis. Les cultural studies s’inscrivent dans une perspective post-coloniale, une approche développé tardivement en France « en raison de l’idéologie républicaine assimilationniste, méfiante, voire hostile, à l’égard des cultures venues d’ailleurs, particulièrement des régions anciennement coloniales » Pap Ndiaye dans la condition noire. Dans ce mémoire, nous verrons que les spécificités de l’histoire nationale éclairent effectivement les difficultés des minorités issues des anciennes colonies à exprimer leurs revendications dans la sphère publique.
Approche méthodologique et posture de recherche
Pour nourrir cette recherche, j’ai convoqué trois perspectives : l’étude des contenus des magazines, l’analyse des intentions de celles et ceux les produisent et les perceptions des lectrices.
Mon étude porte principalement sur le magazine AMINA où j’ai effectué 12 semaines de stage. AMINA est le titre le plus ancien et le plus connu, surtout lu en France par des femmes de plus de 40 ans. Pour nourrir ma recherche, j’ai attaché une importance à analyser les spécificités du Magazine AMINA mais aussi des deux plus grands concurrents d’AMINA c’est-à-dire Miss Ebène et Brune. Je me suis attaché à saisir leurs spécificités, en analysant la mise en page des couvertures (une, titres), la construction du rubriquage, les contenus éditoriaux, photographiques et publicitaires.
Après avoir procédé à l’interprétation des contenus, j’ai recueillie des questionnaires sur internet des lectrices de ces magazines. Je me suis inspirée du modèle encodage/décodage fondé par le chercheur britannique Stuart Hall, qui lie la production et la réception comme « des moments autonomisés d’une même conflictualité sociale et qui appréhende le contenu des médias comme l’ensemble des opérations de configuration et de reconfiguration des lieux du sens ». Dans ce modèle, le sens dominant de l’encodage des contenus par les producteurs des médias ne correspond pas forcement à celui qui lui attribue le récepteur.
Après avoir fait un état des lieux des magazines féminin en France et l’émergence de presse féminine noire, je présenterai des éléments sur les conditions socio-économiques de la production des magazines afin d’éclaircir leur place dans l'économie de la presse féminine en France.
Nous nous intéresserons ensuite à la façon dont chaque magazine fédère son lectorat autour de ressources culturelles et identitaires.
Aussi, nous parlerons de la représentation de la beauté et nous analyserons le positionnement des magazines vis-à-vis des représentations hégémoniques de la « beauté noire ».
Enfin, la dernière partie s'attachera à montrer les figures de la réussite valorisées par les magazines, dans les domaines à la fois professionnelle et intime.